touchez pas au grisbi !

les points d'expert

Cela fait longtemps que je n’ai pas poussé de coup de gueule !

Je profite de la saison de la lettre de classement pour le faire, car depuis le temps que je roule ma bosse dans le bridge, j’ai pu en voir l’évolution et, malgré l’augmentation du nombre de licenciés, l’évolution n’est pas brillante.

Lorsque j’ai débuté le bridge, dans les années 70, le bridge était un passe-temps convivial. Il y avait des tournois l’après-midi et le soir et nous restions après la séance pour parler des donnes devant un verre.

Si je ne m’était pas amusé à ce jeu, j’aurai arrêté, et je ne serai pas là pour vous en parler.

évolution de la FFB

les compétitions fédérales

Les compétitions fédérales étaient peu nombreuses et se passaient en stades successifs. C’est à dire qu’elles se jouaient toutes séries confondues.

Les plus faibles entraient au premier tour. Nous jouions les éliminatoires et les qualifiés jouaient le deuxième tour, où entraient les joueurs de 2° série. Et on continuait avec l’entrée des 1°séries mineures, puis majeures. Les nationaux entrant en finale.

L’intérêt était évident : ces compétitions permettaient un brassage de joueurs et les plus doués pouvaient se mesurer aux plus forts.

Maintenant, toutes les compétitions se déroulent par série. Vous jouez entre vous, dans votre série, ce qui permet de multiplier les compétitions au détriment du mélange et des progrès.

les tournois de club

Le minitel a permis l’avènement de tournois simultanés, dont le plus célèbre est la « Ronde de France ». Vous jouez les mêmes donnes à Paris, Lille, Lyon, Nice,… Bref, dans toute la France. Vous pouvez ainsi voir vos résultats par rapport à de bons joueurs, voir-même des internationaux ! sauf que…

… vous ne jouez pas contre eux et qu’il n’est pas possible de se classer par rapport à un joueur si vous ne le rencontrez pas physiquement à la table. Avec le même jeu, je suis certain de ne pas faire le même nombre de levées contre Jean ou Claude, que contre CHEMLA ou PERRON.

évolution dans les clubs

Toute cette recherche de rentabilité de la part de la FFB a forcément eu des répercutions dans les clubs et je la vois nettement depuis le temps que je joue.

Lors de mes débuts à ce jeu et jusqu’à il y a une quinzaine d’années, la principale préoccupation des joueurs était de passer un moment agréable et convivial. Puis, progressivement et encouragé par la Fédération, l’ambiance s’est dégradée. Elle n’est plus à la distraction, mais à l’accumulation de points d’experts.

Je ne viens plus m’amuser, je viens « faire du chiffre » !

Le cri de guerre du bridgeur n’est plus convivialité, il est dorénavant rentabilité.

Lorsque j’ai débuté au bridge, mes préoccupations étaient :

  • Dans quel club vais-je avoir des joueurs avec qui discuter pour progresser ?
  • Dans quel club est-ce-que je pourrais m’amuser et passer un bon moment ?

Maintenant, ce que j’entends partout c’est :

  • Dans quel club vais-je pouvoir trouver les adversaires les plus faibles possibles pour marquer des points ?
  • Dans quel club vais-je pouvoir trouver les « Rondes de France » les moins chères pour rentabiliser mes points ?

Peu importe si je dois faire deux heures de transport, …

Peu importe si mes adversaires sont pénibles, …

Peu importe si personne ne peut m’aider à progresser…

Je ne suis pas là pour m’amuser !
Je suis au travail !
Je veux faire du chiffre !

De plus, tous les ans lorsque les joueurs viennent de recevoir leur lettre de classement, c’est la même litanie :

Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mes points d’expert. Qui peut−ce être ? Qu’est−il devenu ? Où est−il ? Où se cache−t−il ? Que ferai−je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est−il point là ? N’est−il point ici ? Qui est−ce ? Arrête. Rends−moi mes points d’expert, coquin… (Il se prend lui−même le bras.) Ah ! c’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mes pauvres points d’expert, mes pauvres points d’expert, mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde : sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N’y a−t−il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mes chers points d’expert, ou en m’apprenant qui l’a pris ? Euh ? que dites−vous ? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est−ce qu’on parle là ? De celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait−on là haut ? Est−ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est−il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part sans doute au vol que l’on m’a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mes points d’expert, je me pendrai moi−même après.

ça suffit !

point d'expert

Si nous voulons que notre jeu survive, et il est bien question de la perennité de notre loisir favori, il est temps que celà cesse !

Vous vous êtes désintoxiqués des bon points depuis la maternelle, alors pourquoi replonger ?

Qu’un joueur qui se met jeune au bridge ait envie de compétition, de se bagarrer pour son classement, c’est tout à fait normal.

Mais je vois, dans tous les clubs que je connais, que la majorité des joueurs qui se mettent au bridge le font en prévision de la retraite. Dans ces conditions, il est beaucoup trop tard pour tenter de devenir champion du monde !

Vous vous mettez au bridge pour l’intérêt de ce jeu, pour toutes ses possibilités et sa richesse qui va bien au-delà de ce que peut proposer n’importe quel autre jeu.

Vous le faîtes aussi pour voir du monde et passer un bon moment. Alors…

Arrêtez avec les points d’expert (qui n’ont d’expert que le nom !)

Jetez votre cassette !

Recommencez à jouer pour le plaisir et pas pour faire des points !

En un mot :

Ne perdez pas de vue le côté convivial de ce jeu


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photo : louis de funès dans l’avare (molière)

A propos

Ancien joueur de compétition de 1ère série. Arbitre Fédéral et Maître-Assistant de la F.F.B. Il a arbitré pour différents clubs et comités de la FFB avant de prendre la direction technique et pédagogique d'ADELIE BRIDGE CLUB.

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9 commentaires sur “touchez pas au grisbi !
  1. sabonnadiere jean dit :

    Il est très important dès le début de bien prendre conscience à partir de quel niveau le bridge peut devenir une addiction au détriment de la convivialité et d’autres pôles d’intérêt.. Merci Alain pour ton témoignage.

  2. Odette Canal dit :

    Bravo pour votre article.Je suis tout à fait d’accord avec vous. J’ajouterai aussi que certains joueurs devenus excellents deviennent aussi exécrables. C’est à mon avis une des raisons de la baisse actuelle de fréquentation des clubs de bridge.

  3. bridgeinca dit :

    Très bien mon cher Alain ! Je te reconnais bien là ! Ayant arrêté la compétition depuis maintenant 7 ans, je ne puis que confirmer qu’il est possible de « décrocher » du système. Il est vrai que parvenu jusqu’à 1ère Série Coeur, j’avais conscience de ne plus pouvoir progresser, sauf à augmenter la cadence des compètitions. Cependant, le plaisir de « taper le carton » subsiste … les points, eux, se sont envolés ! A méditer à tous les étages de la pyramide.

    • Alain dit :

      Je n’ai jamais été accroché au classement, mais depuis le jour où j’ai demandé à la FFB de m’échanger mes 800.000 PE contre une bouteille de Champagne et qu’ils ont refusé, j’ai eu confirmation que les points ne valaient pas un Yuan.
      À bientôt Éric.

  4. Laure Cambournac dit :

    Cher Alain, je n’en suis pas encore au stade de chercher à accumuler des points experts, mais je suis d’accord avec ton coup de gueule. Priorité à la convivialité, au plaisir de jouer en semble. Même pour les débutants comme moi !
    A jeudi !

    • Alain dit :

      Tous les élèves viennent avec l’idée de s’amuser.

      Malheureusement, avec la fréquentation des tournois et, pire, avec leurs débuts en compétitions fédérales, ils perdent ce sens du jeu pour arriver à cette dérive comptable.

      Heureusement il y a de bons groupes qui ne recherche que la convivialité (et, j’espère, un peu de progrès quand même ! 😉 .)

  5. MITSAKIS dit :

    bonjour Alain,

    M’a bien fait rire, le coup de gueule…

    Je reviens jouer sans doute le mardi soir. Et je laisse tomber les tournois ; de toute façon, depuis que je ne joue plus à la table, j’ai perdu tous mes points de compet’ : ))

    Laurent MITSAKIS

    • Alain dit :

      Ça fait plaisir de voir un revenant.
      Pour rester dans l’ambiance de l’article, je vais t’offrir un coup à boire pour te consoler de tes PE 😛

      • housset françoise dit :

        Je suis complètement d’accord avec vous. Il arrive même un moment où les points d’expert ne suffisent plus on cherche les points de performance ! Je me laisse parfois entrainée à la fédération mais je reste la tête froide !

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